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Lettre 1

Paris, hiver 1998

Chers Amis,

J’ai beaucoup réfléchi à votre proposition dans le calme de ma cachette dans les montagnes du Valais. Par où puis-je commencer? Par Paul Klee, naturellement.

La dimension du silence est celle qui s’adapte le plus à cet artiste: un poète du silence doit faire beaucoup réfléchir à la nature fondamentalement silencieuse du musée qui sera dédiée à son œuvre. Œuvre d’un artiste qui a toujours été à l’écoute des mouvements autour de lui: mais qui s’est nourri surtout à l’écoute, justement silencieuse, de lui-même, de sa nature, et de la Nature.

Tout cela fait tomber la plus grande partie des réticences que j’avais en moi dimanche en venant chez vous, vis-à-vis de l’hypothèse de construire le musée hors de la ville. Je pense aujourd’hui que c’est même une très bonne idée, à condition que l’environnement naturel soit généreusement protégé.

Il y a encore une autre chose tout à fait anecdotique (mais pourtant fondamentale). Paul Klee repose dans le cimetière à quelques centaines de mètres du futur musée.

Un ami à moi (Susumu Shingu, sculpteur japonais) me racontait l’autre jour que pendant son premier voyage en Europe depuis le Japon, dans les années 60, comme première étape il alla sur la tombe de Paul Klee à Berne. Et bien, cela ne me déplaît pas du tout que l’œuvre de cet artiste, poète des silences, soit conservée pour toujours dans un lieu de recueillement, non loin du cimetière dans lequel il repose.

Cela est seulement possible loin des bruits de la ville: pour ce faire, le terrain doit être vaste; et je crois que le travail que vous me demandez de faire doit prendre en étude toute la surface jusqu’au pont de l’autoroute au Nord.

Comme je vous l’ai déjà dit: je trouve que l’esprit du lieu, de ce terrain, réside dans le mouvement doux de la colline. En travaillant comme topographe et en labourant le champ en bon paysan avant de travailler comme architecte, je pense qu’on peut construire un « lieu », à l’abri de tout, mais proche de tout.

Une architecture de terre d’abord sur laquelle construire ensuite une architecture de pierre et de transparences légères. Et dans cette clairière que l’on pourra obtenir, je pense que l’on peut réaliser cette sensation d’immense et d’infini qui se réalise quand on se trouve au milieu d’un lieu naturel abrité: les premiers plans des collines et des arbres cachent les autres plans. En laissant apparaître seulement les plus lointains, ceux justement de l’infini.

Un lieu de silence, de recueillement, de contemplation à l’intérieur (le sacré), mais bien visible et bien repérable de l’extérieur où l’on peut sentir pousser la vie tout autour (le profane).

Et l’eau. Je pense qu’il y aura de l’eau dans la clairière; avec la capacité magique qu’a l’eau de changer tout le temps, de vibrer, de dédoubler les images, d’alléger les choses, d’être miroir des caprices du temps. L’eau, le disait Josif Broedskji, est comme le temps, source de beauté.

J’ai aussi réfléchi au bâtiment lui-même mais c’est trop tôt pour vous en parler et il faut encore que je fouille dans l’œuvre de Klee. Je vais y retrouver le projet, j’en suis sûr: tout est là. La ville, les champs, les arbres, la nature.

En conclusion, je suis très content de votre proposition et accepte le défi sur lequel vous m’entraînez: surtout que je sens avoir trouvé en vous deux bons compagnons de voyage.

Renzo Piano



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